Les émotions englouties

Je suis grosse.
Une grosse émotionnelle.
Autrement dit, je mange mes émotions.
Depuis… toujours… très longtemps en tout cas.

Je suis grosse.
Physiquement, cela n’a pas toujours été le cas.
Dans ma tête, si.
Je me suis arrondie au fil des ans.
Lentement mais sûrement, le gras a enrobé mon corps.

Chaque centimètre de plus de tour de taille est la conséquence de cette nourriture ingérée.
Parfois compulsivement.
Souvent en excès.

Besoin de me sentir remplie.
Pleine.
Consistante.

Besoin de sentir la consistance dans mon corps, pour avoir l’impression d’exister.
Besoin de sentir la consistance de ma chair, pour avoir l’illusion d’avoir une place.
Besoin de sentir la consistance de mes membres, la lourdeur de mon corps, la gêne dans mes mouvements.

Besoin de me remplir, à chaque émotion désagréable.
La quantité ingérée dépendant de son intensité.
De sa profondeur.

Anxiété, inquiétude, tristesse, colère.
Fuir l’explosion de ces sensations dans la nourriture.
Ou perdre la tête.

Avoir peur de perdre la tête.

Et la volonté n’y peut rien.
Car ce n’est pas une question de volonté.
C’est une question de sécurité.
Se sentir en sécurité, face au monde, face à la vie.
Se sentir en sécurité, en soi, être son propre ancrage.
Se sentir suffisamment en sécurité pour exprimer ses émotions.
Au lieu de les avaler.

« Ravale tes larmes. »
Tu connais cette expression ?
C’est ce que je fais.
Depuis toute petite.
Je ravale mes larmes.
Je les étouffe, je les enterre, je les enfouis sous la nourriture.

La matière avalée éponge le liquide honteux.

Ne pleure pas.
Ne te plains pas.
Contrôle-toi !

Contrôle-toi !

Contrôle tes émotions.
Contrôle tes sentiments.
Contrôle tes paroles.
Contrôle ton comportement.
Contrôle ton corps.

Contrôle-toi, bordel !

Contrôle ces quantités que tu mets dans ta bouche.
Contrôle ces quantités que tu engloutis en cachette.
Contrôle ces quantités dont tu te remplis…

Feignasse, égoïste, grosse, moche, sans volonté, molle, lente, négligée.

Les Mots qu’on (se) dit. Punition.

Dans le coeur abîmé, dans le cerveau humilié, une réaction :

Manger.
Se remplir.
Etouffer.
Taire.
Faire taire.
Se taire.
Se faire taire.

Contrôle-toi.
Et quand on ne peut pas ?
Ouvrir le placard.
Ouvrir le frigo.
Le coeur en miettes, se remplir le ventre.
Jusqu’à l’apaisement.
Jusqu’à la sécurité.

Refermer la porte.
Du placard.
Du frigo.
De ses émotions.

Retourner à ses occupations.

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